dimanche 31 mars 2019

Le mystérieux Monsieur LE BOUX - Histoire d'une rédemption

Mon arrière-grand-mère, Jeanne Marie CATHO, a épousé le 16 juin 1909, à Rennes, un certain Jean-Marie LE BOUX.
Jeanne Marie est déjà mère de deux garçons, André, 9 ans, et Georges, 4 ans, de père officiellement inconnu (cf Julien GUEHO, le père inconnu , à lire auparavant pour une meilleure compréhension de ce qui va suivre).
Voici la photo de Jeanne-Marie CATHO et de Jean-Marie LE BOUX, très probablement prise le jour de leur mariage :

Jean-Marie LE BOUX exerce la profession de tailleur de pierres, je n'ose dire de menhirs, au vu d'une certaine ressemblance avec Obélix …
Lui-même né de père inconnu, le 11 avril 1862, au village de La Grée aux Moines, à Lizio (Morbihan), Jean-Marie ne voit aucun obstacle à prendre sous son aile André et Georges. Il propose même de reconnaître le petit Georges, celui-ci n'ayant que de très vagues réminiscences de son père naturel. Jeanne-Marie décline cette proposition, tenant à ce que les deux frères aient le même statut.
Ceci étant, Monsieur LE BOUX laissera un très bon souvenir aux deux garçons, se montrant un père de remplacement affectueux et attentif, les poussant à étudier et à s'élever socialement. Ses vœux seront comblés, puisque mon grand-père André sera clerc de notaire, puis agent immobilier à son compte ; quant à Georges, il intégrera HEC et fera une belle carrière de comptable.
Beau parcours, pour ces deux enfants de père inconnu et d'une modeste lingère !
Jean-Marie et Jeanne-Marie auront la joie d'avoir une fille, Jeanne, née le 12 août 1910.

Ce bonheur sera de courte durée, puisque Jean-Marie connaîtra une fin prématurée le 21 novembre 1914, à l'âge de 52 ans. Il décède à son domicile, suite à un accident, selon la mémoire familiale, mais sans autres précisions. Le lieu de son inhumation est également inconnu.
Sa veuve, Jeanne-Marie, alors âgée de 42 ans, ne se remariera pas, mais se montrera peu diserte par la suite sur son défunt époux. Elle conservera son portrait dans son appartement jusqu'à son propre décès en 1946, sans répondre autre chose aux questions de ma mère, alors enfant, que : « C'est mon mari ».
Ma mère pressentira toujours un mystère relatif à cet homme qui n'a, après tout, passé que cinq ans dans notre famille. Quelle fût sa vie auparavant ?

C'est dans l'optique de résoudre cette énigme que je suis allée consulter la fiche matricule de Jean-Marie. Stupeur ! Les mots suivants me sautent aux yeux : « Cour d'Assises … condamné à dix ans de prison … Maison Centrale … ».
Il y avait donc bien un secret, et de taille ! S'ensuit alors une période de recherches fiévreuses dans les archives judiciaires, pour lesquelles je remercie vivement Maguy, de l'Entraide Généalogique d'Ille et Vilaine.
Voici donc le parcours de vie de Jean-Marie LE BOUX (orthographié parfois LE BOUT), tel que j'ai pu le reconstituer.

De son enfance, je n'en sais guère. Sa mère, Guillemette LE BOUX avait 42 ans lorsqu'elle l'a mis au monde. Elle était veuve depuis sept ans et élevait seule ses cinq enfants. Il n'a pas dû être facile pour le jeune Jean-Marie de grandir sans père dans un petit village. Sans doute a-t-il dû se défendre plus d'une fois contre les moqueries de ses camarades, ce qui a trempé son caractère.
Sa mère décède en 1886, alors qu'il a 24 ans.
En 1887, Jean-Marie est domicilié à Ploërmel. Il est dit grand et fort gaillard d'1m70, travailleur mais bagarreur. D'ailleurs, le 9 mai 1887, dans le chantier où il travaille tranquillement, un autre ouvrier lui fait des remarques qualifiées de peu séantes. Voici un extrait du jugement du 1887 : "LE BOUX s'étant emporté, lui a donné un coup de poing. (Ils) se sont alors jetés l'un sur l'autre et fait des blessures. Attendu que CHOULEUR (l'autre ouvrier) ait été le plus blessé des deux, il y a lieu néanmoins de lui appliquer une peine plus légère que celle à infliger à LE BOUX, que celui-ci a eu en effet le tort de  céder trop promptement à un premier sentiment de colère, on doit lui tenir compte de ce que, en définitive, il a été en quelque sorte provoqué par l'impertinence de CHOULEUR. Par ces motifs, condamne CHOULEUR à vingt-cinq francs d'amende et LE BOUX à cinq francs d'amende." 
 
METIERs - ARTISANAT - Tailleur De Pierres - Artisanat
Tailleurs de pierre
En 1889, nous le retrouvons à Epernon, dans l'Eure et Loir, où, le 3 septembre 1890, il reconnaît un petit Jean-François, né de lui et d'une certaine Marie-Yvonne (dite Yvonne) GALOPIN, une lingère alors âgée de 23 ans.
La jeune maman a déjà un passé tumultueux… Ayant quitté le domicile familial des Côtes d'Armor à l'âge de 16 ans, elle est partie à Paris, vivre d'expédients, et a été condamnée à plusieurs reprises pour complicité de vol et prostitution. 
Grâce à un registre d'écrou, je sais qu'Yvonne mesure 1m57, qu'elle a le menton large, les cheveux châtains, les yeux pâles, le teint ordinaire, et qu'elle a une verrue sur l'aile du nez.
La naissance du petit Jean-François pourrait être le point de départ d'une nouvelle vie, malheureusement, le pauvre petit décède à l'âge de deux mois et demi …
La relation de Jean-Marie et Yvonne est malgré tout durable, puisqu'ils se marient le 6 mai 1891, à Epernon. Ils n'auront manifestement pas d'autres enfants.
Le 5 février 1892, Jean-Marie prend au collet un autre ouvrier, le pousse, le renverse à terre, lui donne un coup de poing sur la tête et lance une pioche sur ses jambes. Pour ces faits, Jean-Marie est condamné à cinquante francs d'amende avec sursis.
Néanmoins, il est précisé dans le jugement que les renseignements recueillis sur son compte ne sont pas défavorables, et que Jean-Marie manifeste du repentir.

Fin 1892, début 1893, le couple quitte Epernon pour rejoindre le département de naissance d'Yvonne, et ils s'installent à Paimpol.
22 PAIMPOL / Rue De L'Eglise / - Paimpol
Paimpol
C'est le 24 juillet 1893 que le point de non-retour est franchi, je vous laisse lire la relation du drame par le journaliste du Progrès des Côtes du Nord :
« Depuis assez longtemps déjà, la nommée GALOPIN, femme LE BOUX, entretenait des relations intimes avec le sieur ROCHUT. Ces relations, LE BOUX feignait de les ignorer, au regard des sommes d'argent que sa femme recevait des mains de ROCHUT.
Cela ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'être fort brutal vis-à vis de sa femme qui se plaignait beaucoup des mauvais traitements dont elle était l'objet ; si bien qu'au mois de juillet 1893, elle manifesta l'intention de plaider en séparation. Elle fit même, à cette intention, en compagnie de ROCHUT, un voyage à Saint Brieuc où elle vint consulter un homme de loi.
Ce projet n'eut aucune suite. Les deux époux se réconcilièrent et résolurent d'attirer ROCHUT dans un guet-apens, afin d'obtenir de lui une forte somme d'argent, sous la menace d'un assassinat.
Le 24 juillet 1893, à six heures du matin, LE BOUX simula un départ pour Saint Brieuc et prit la voiture publique ; il descendit à Plouërec et se rendit au village de Saint Loup, où habite sa belle-mère. La femme LE BOUX annonçait à ROCHUT le départ de son mari et l'engageait à venir passer la soirée chez elle.
En quittant ROCHUT, elle acheta de la charcuterie à la femme GERARD pour donner à souper à son mari qu'elle attendait, disait-elle, dans la soirée. Elle rentrait chez elle vers 9 heures du soir, où, peu après, ROCHUT venait la rejoindre. Il était à peine entré que LE BOUX, caché dans une pièce voisine, se précipita dans la chambre tenant un revolver dans la main droite et un papier dans la main gauche. Puis, mettant ROCHUT en joue, il le somma de ne pas bouger, menaçant de lui brûler la cervelle.
Il ajouta aussitôt qu'il ne lui serait fait aucun mal s'il voulait signer le papier qu'il lui présentait. En même temps, LE BOUX ordonnait à sa femme d'apporter sur la table une plume et de l'encre.
ROCHUT, tout en demandant grâce, s'approcha et reconnut qu'il s'agissait d'un billet rédigé par la femme LE BOUX et le constituant débiteur de cinq mille francs. Il protesta, disant qu'il ne signerait pas, parce qu'il lui serait impossible de payer une somme aussi importante. LE BOUX répéta que s'il ne signait pas, il allait le tuer ; mais, ROCHUT résistant toujours, il fit feu tandis que son adversaire se trouvait à moins de deux mètres de distance, acculé dans un angle, entre le lit et la fenêtre ; il déchargea sur lui son revolver : les six balles portèrent. ROCHUT les reçut toutes au côté gauche : l'une aux bas des reins, l'autre dans le flanc, une troisième au poignet, une quatrième dans l'avant-bras, enfin les deux autres traversèrent la chemise sans l'atteindre.
ROCHUT voulant fuir, se précipita sur la fenêtre et s'efforça d'ouvrir les volets. Mais LE BOUX se jeta sur lui et, le saisissant, la ramena au milieu de l'appartement. Il l'ajusta avec un second revolver (que ROCHUT avait apporté et dont il s'était emparé sur les indications de sa femme) et le menaça de l'achever s'il ne signait pas.
Le malheureux, couvert de sang et terrorisé, obéit ; on lui permit alors de se retirer. »

Le procès d'Assises se déroule le 19 janvier 1894, à Saint Brieuc.

Cpa-22-saint Brieuc- Tribunal Jardin Public-animée-edi :vasselier N°2359 - Saint-Brieuc
Tribunal de Saint Brieuc vu du Jardin Public
Yvonne y est décrite comme « un vrai moulin à paroles ». Elle a déjà eu l'occasion de s'illustrer dans l'enceinte de cette Cour d'Assises, s'étant empressée de faire part au juge d'instruction des confidences d'une co-détenue concernant une autre affaire.
Les deux époux se défendent comme ils peuvent ; selon leur version des faits, Jean-Marie est revenu à l'improviste et a eu une réaction violente bien naturelle en trouvant Eugène ROCHUT en compagnie d'Yvonne. De plus, Jean-Marie n'a tiré les six coups de revolver que parce que ROCHUT s'était jeté sur lui pour le désarmer.
Jean-Marie et surtout Yvonne protestent vigoureusement à chaque déposition et interrompent fréquemment les témoins.
Cette défense acharnée n'est pas sans succès, puisque la tentative d'homicide n'est finalement pas retenue par les jurés. En revanche, l'extorsion de signature, même accompagnée de circonstances atténuantes, vaut à chacun des accusés dix ans de prison !
Reprenons le récit du journaliste du Progrès des Côtes du Nord :
« En entendant sa condamnation, la femme LE BOUX se met à sangloter et à pousser des cris déchirants ; elle se tord les bras, et au moment où les gendarmes l'emmènent, la malheureuse se jette dans les bras de sa mère toute en larmes.
Dans le public, que cette scène impressionne, on trouve généralement un peu forte la peine qui vient d'être infligée aux deux coupables ».

Jean-Marie est écroué le 27 janvier 1894 à la Maison Centrale de Thouars, dans les Deux-Sèvres.

16D - 79 - Thouars - Deux Sèvres - Entrée De La Maison Centrale De Force - Thouars
Maison Centrale de Thouars
Par décision du 17 avril 1894, la peine d'Yvonne est réduite de moitié, et par décision du 1er juillet 1896, Yvonne est libérée sous condition.
Yvonne s'installe près de Poitiers pour se rapprocher de Jean-Marie. Le compte-rendu d'un jugement ultérieur nous apprendra qu'elle n'y mène pas une existence sans reproches ...

Le 11 janvier 1899, Jean-Marie est libéré sous condition. Il retrouve Yvonne et tous deux vont s'installer dans le Morbihan, à Malestroit, puis à Monteneuf à partir de mai 1899.

En 1900, nous retrouvons le couple à Rennes, au 16 rue du Chapitre.

RENNES - Vieille Maison, Rue Du Chapitre - Café : Chevalier Sert à Boire Et à Manger - Blanchard Menuisier - Animé - TBE - Rennes
Rue du Chapitre à Rennes
Yvonne ne va pas tarder à faire des siennes, prenant ouvertement un amant et injuriant publiquement son mari.
A cette époque, Jean-Marie doit subir une intervention chirurgicale, et se retrouve hospitalisé pendant quelques temps. C'est alors qu'Yvonne en profite pour envoyer un pauvre homme, sans doute appâté par ses charmes, au guichet de la Caisse d'Epargne se faire passer pour Jean-Marie et retirer 400 francs placés par ce dernier ...  La seule récompense de ce monsieur trop crédule fut un verre payé par Yvonne sur le zinc d'un quelconque estaminet.
C'en est trop pour Jean-Marie qui se résout à rompre les liens entre lui et Yvonne ; il porte plainte et demande le divorce.

Le 5 avril 1901, la Cour d'Assises de Rennes condamne Yvonne à deux ans de prison et cent francs d'amende pour complicité de faux avec circonstances atténuantes.

Jean-Marie est alors domicilié rue de Saint Malo, au n° 104 puis au n° 69. Débarrassé de son mauvais ange, il s'emploie à retrouver une vie normale.
En 1903, pendant six mois, Jean-Marie travaille à Saint Malo, chez messieurs TURBIN frères, entrepreneurs. Il est alors en pension chez M.LEBAIL, aubergiste, 14 rue du Point du Jour.

Le 17 juin 1903, le divorce est prononcé entre les deux époux, aux torts d'Yvonne bien évidemment.

Quel sera l'avenir d'Yvonne ? Sombre … et bien documenté par les gazettes, vous allez le voir !
Nous la retrouvons le 10 septembre 1904 à Epernay dans la Marne où elle épouse un veuf de quarante-huit ans, dénommé Antoine RICHARD. Mariage assez bref, puisque le divorce est prononcé le 18 octobre 1907. Elle contracte un troisième mariage avant 1912 avec un certain Elie DELACOUR.
Sa vie matrimoniale bien remplie est entrecoupée de séjours en prison, essentiellement en raison de larcins. Son nom apparaît régulièrement dans les comptes-rendus des audiences correctionnelles de tous les Tribunaux de l'Ouest ! Quelques exemples au hasard :
- condamnée à six mois de prison en avril 1914 à Rennes pour vol de 20 francs 50 et d'un jupon
- condamnée à deux ans de prison en janvier 1917 à Rennes pour vol de linge
- condamnée à quinze mois de prison en octobre 1923 au Mans pour vol d'une valise dans le hall de la gare
- condamnée à deux ans de prison en mars 1928 à Vannes pour vol de 420 francs.
- condamnée à six mois de prison en juin 1931 à Saint Brieuc pour vol
- condamnée à deux mois de prison en novembre 1936 à Rennes pour vol
Entre autres exploits, Yvonne se fait passer pour la chaisière du célèbre Parc du Thabor à Rennes, et encaisse indûment la location des chaises auprès des promeneurs !
Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un petit entrefilet choisi parmi beaucoup d'autres :

https://pv5web.retronews.fr/api/document/77/139433/page/9/crop-rect/24.00/51.00/320.00/353.00
Extrait de l'Ouest-Eclair du 1er novembre 1936, avec erreur de prénom, mais il s'agit bien d'Yvonne.
Bref, en 1936, alors qu'elle est âgée de 69 ans, Yvonne totalise 30 condamnations, assorties de pas moins de 140 années d'interdiction de séjour dans différentes villes, interdictions qu'elle ne respecte bien évidemment pas.
Elle décédera en décembre 1939 à Dinan.

Il n'y a donc pas eu de rédemption pour Yvonne, au contraire de Jean-Marie sur qui les années de privation de liberté ont eu l'effet attendu.

Empêché par son  état de santé de poursuivre son pénible métier, Jean-Marie devient marchand forain. Il loge désormais au 33 rue Paul Féval à Rennes.

Le 5 février 1906, Jean-Marie demande sa réhabilitation par le courrier suivant que je vous retranscris intégralement, fautes d'orthographe incluses, car elles prouvent que Jean-Marie a rédigé seul son courrier et donc que ces lignes constituent l'expression touchante de sa personnalité :
" Monsieur le Procureur de la République,
 Je prend la respectueuse liberté de vous faire parvenire ces quelleques lignes pour vous priez davoir la bonté de maccordée ma réhabilitation. Jai été condamnée par les assises des Cotes du Nord pour extortion de signature a 10 ans de réclusion a la date du 19 Janvier 1894, peine subie à Thouars (Deux-Sèvres) et rendu en liberté conditionnelle le 11 Janvier 1899. Jai abité Monteneuf (Morbihan) pendant 18 mois jusqueaux 14 Juillet 1900 date que je sui venue a Rennes. Jai abité rue Saint Malo n° 104 et rue Paul-Féval 33. Jai du quiter mon métier de tailleur de pierre a la suite dune opération et actuellement je sui marchand forain. 
Soyez donc assez bon Monsieur le Procureur de la République de me faire accorder cette faveur afin que je soit aux même droit que tous les citoyens. Les frais on été payés.
Dans latente que vous voudrez bien prendre ma demande en considération,
Daigner agréer Monsieur le Procureur de la République mes sentiments respectueux donc je vous serai très obliger."

Le 3 mai 1906, la Cour d'Appel de Rennes prononce la réhabilitation tant attendue.

Ayant récupéré ses droits, Jean-Marie peut désormais envisager un avenir heureux. D'ailleurs, sur les marchés où il travaille, il a remarqué une jolie marchande de blouses, de dix ans sa cadette, toujours souriante et gaie malgré les épreuves qui n'ont pas manqué pour elle non plus : mon arrière-grand-mère Jeanne Marie CATHO.

Après leur mariage, elle et ses deux fils vont s'installer au 33 rue Paul Féval. C'est donc là que Jean-Marie décèdera cinq ans plus tard, laissant derrière lui une petite fille de 4 ans, Jeanne.

L’image contient peut-être : 2 personnes, personnes debout et intérieur
Jeanne LE BOUX et Emile BUREL, le 16 avril 1932
Jeanne ne vivra que vingt-cinq années, vaincue par la tuberculose, laissant à son tour une petite fille de deux ans, Jacqueline.
Jacqueline ayant eu trois enfants, eux-mêmes désormais parents et grands-parents, c'est grâce à elle que la descendance de Jean-Marie sera finalement florissante !












vendredi 22 février 2019

Julien GUEHO, le père inconnu




 


Mon grand-père, André Julien Marie CATHO, est né avec le siècle, le 2 janvier 1900, à Rennes (Ille et Vilaine), de père inconnu, ainsi que son frère Georges, cinq ans plus tard.
Ce n'est qu'en 1968, trois semaines avant son décès, qu'il a donné à sa fille (ma mère) certains éléments.
L’image contient peut-être : 2 personnes, personnes debout et plein air
Mon grand-père, André Julien Marie CATHO et une de ses filles, Jeanne CATHO, ma mère.

Originaire de Vannes, sa mère, Jeanne Marie CATHO, avait eu ses deux garçons avec le même homme, un entrepreneur en maçonnerie du Morbihan.

Jeanne Marie CATHO à 22 ans en 1894

Faute de nom ou d'autres informations, je m'étais résignée à laisser vierge un quart de mon arbre généalogique.

Et puis, en lisant des articles de généalogie à droite et à gauche, j'ai appris que fouiller du côté des témoins de l'acte de naissance pouvait donner une piste.
J'ai donc repris l'acte de naissance de mon grand-père André Julien Marie CATHO, et je me suis aperçue que le premier témoin s'appelait Julien GUEHO (tiens, le même prénom que mon grand-père), qu'il était domicilié 9 rue de Brest, comme la mère de l'enfant (une rapide recherche m'apprend que c'est un immeuble, donc il pouvait simplement s'agir d'un voisin compatissant ...ou plus !), et surtout, qu'il était maçon !
Pas de certitude absolue, mais beaucoup de points communs tout de même ...
La rue de Brest, à Rennes, vers 1900
De plus, en cherchant du côté de Jeanne Marie CATHO, je trouve l'acte de mariage de son frère à elle, à Vannes en 1893, et devinez qui est témoin ? Le même Julien GUEHO ! L'âge correspond, il est entrepreneur ...
J'échafaude aussitôt des hypothèses romanesques : le témoin et la soeur du marié se plaisent, il a 36 ans, elle en a 21, après quelques années à lutter contre leur attirance mutuelle, ils ont fui à Rennes cacher leur liaison ... Etait-il marié ?
L'Hôtel de Ville de Vannes vers 1893
Me voilà donc partie sur les traces de tous les Julien GUEHO du Morbihan, nés vers 1857, et ils sont nombreux ... Mais un seul est maçon : celui né à Sérent le 15 février 1857, et marié le 22 juin 1881 à Vannes avec Marie-Françoise PEDRON.
Je sais donc qu'il était marié depuis presque vingt ans quand mon grand-père est né, ce qui explique qu'il ne l'ait pas reconnu.

Désireuse d'en apprendre plus, je pense trouver la fiche matricule de Julien GUEHO en un rien de temps, sauf que … même en élargissant un peu les dates, pas de trace de mon Julien GUEHO dans les registres matricules du Morbihan, pas plus que dans ceux du Finistère, des Côtes d'Armor, de l'Ille et Vilaine, de la Loire-Atlantique, de Paris ...
Julien étant maçon, peut-être a-t-il dû effectuer un Tour de France pour apprendre son métier, auquel cas, à ses vingt ans, il a pu être recensé dans n'importe quel département français … 


En parallèle, je renoue avec une petite-fille de Georges CATHO, l'autre fils de Julien GUEHO ; ma cousine Patricia possède d'autres détails sur cette liaison, les voici :
Le couple Julien et Jeanne Marie est parti s'installer à Rennes quand Jeanne Marie s'est aperçue qu'elle était enceinte, donc au cours de l'année 1899. Ils se sont séparés après la naissance de Georges, lequel n'avait pas de souvenirs de son père. En revanche, mon grand-père André s'en souvenait ; c'est d'ailleurs pourquoi, quand sa mère s'est mariée avec un autre homme, il a refusé d'être reconnu par celui-ci.

Quelque temps après la séparation, Jeanne Marie est tombée sérieusement malade, et a dû être hospitalisée. Alors, Julien est revenu chercher ses fils et les a emmenés dans le Morbihan, pour que sa femme légitime, avec laquelle il n'avait pas pu avoir de descendance, s'en occupe.
Redoutant de perdre ses enfants, Jeanne Marie, bien qu'encore souffrante, quitte précipitamment l'hôpital, prend un train pour le Morbihan et va récupérer André et Georges au foyer de son amant et de la femme de celui-ci …
Résultat de recherche d'images pour "vannes gare 1900"
La gare de Vannes vers 1900
Après cet épisode pénible, il semble bien que les enfants n'aient plus revu leur père.
Jeanne Marie se marie d'ailleurs en 1909, avec Jean-Marie LE BOUX, lui-même enfant naturel, dont je vous reparlerai dans « Le mystérieux Monsieur LE BOUX ».

Que deviennent Julien et sa femme, la conciliante Marie-Françoise ? A ce jour, je n'ai pas retrouvé le décès de Marie-Françoise, mais voici la triste fin de Julien GUEHO en juillet 1919 :



Dernière fuite de Julien GUEHO : bien que son décès soit relaté dans les nouvelles locales de Vannes, la mairie de Vannes ne trouve pas trace de son acte de décès, pas plus que la vingtaine de communes avoisinantes que j'ai interrogées … 

Le visage de l'insaisissable Julien GUEHO sera-t-il un jour connu de ses descendants ? Peut-être, mais le chemin sera tortueux.
Il me faut pour cela le retrouver dans les recensements de Vannes et de Rennes, ainsi que dans les autres communes où il a pu travailler et qui me sont inconnues pour le moment. Je connaîtrai ainsi ses employeurs de la période où il était salarié comme maçon.
Sachant qu'il était habituel à l'époque que les patrons se fassent photographier devant leur entreprise avec leurs employés au grand complet, il est possible que je mette la main sur une photo où figure mon arrière-grand-père.
D'ailleurs, son beau-père Jean-Marie PEDRON étant maçon dans le quartier de Bohalgo à Vannes, il est très possible que Julien ait travaillé avec lui.
Parallèlement, je vais chercher les descendants de la sœur de Julien, Michelle GUEHO, et les descendants du frère et de la sœur de Marie-Françoise, Joachim PEDRON et Jeanne PEDRON épouse LE FILLEUL.
Peut-être ceux-ci ont-ils conservé des photos de groupe où serait présent Julien GUEHO ? Il faut savoir que le dit Julien avait une véritable vocation de témoin ! Il figure en tant que tel sur nombre d'actes de naissance, mariage et décès de son entourage familial et de celui de sa femme.
Ce fait vient nuancer et enrichir le portrait moral de Julien : être choisi aussi souvent comme témoin par des personnes différentes accrédite l'idée d'un homme fiable, sympathique et disponible.
Si j'arrive à obtenir plusieurs photos, je pourrai peut-être identifier Julien par recoupements, éventuellement aidée de la description physique présente sur sa fiche matricule que je continue à chercher dans d'autres départements.

En conclusion, il ne faut jamais désespérer, surtout en généalogie. Dans certaines situations, un père inconnu peut être identifié, il suffit d'avoir un premier fil à tirer pour dévider une bonne partie de la pelote. Si un tel cas se présente à vous : interrogez, prenez conseil, réfléchissez, écumez les archives …
J'en profite d'ailleurs pour remercier à nouveau tous ceux qui m'ont aidée dans cette quête, et tous ceux qui m'aideront encore. D'ailleurs, si vous avez une suggestion de nouvelles pistes de recherches, faites m'en part, un œil neuf est souvent plus affûté !

samedi 8 septembre 2018

Jean BAILLEUL ou la "Belle Epoque"


Mon arrière-grand-père Jean Marie est né le 13 avril 1879 à Rennes, chez une sage-femme, au 48 de la rue Vasselot.
Rue Vasselot

Sa mère, Marie-Françoise BAZIN, est âgée de vingt et un ans et est célibataire. Elle est originaire de Betton et est habituellement domiciliée à Liffré, chez ses parents.
Marie-Françoise s'est-elle enfuie à Rennes pour y cacher sa grossesse, ou est-elle venue auparavant chercher du travail à la ville ?
Qui est le père de Jean ? Nous ne le saurons certainement jamais.
Les témoins de la naissance, qui peuvent parfois apporter des indices précieux (cf l'histoire de mon grand-père André CATHO que je vous raconterai bientôt), sont ici sans mystère. Il s'agit tout simplement du mari de la sage-femme, qui est menuisier, et d'un collègue de celui-ci.
Trois semaines après l'accouchement, le 3 mai 1879, Marie-Françoise reconnaît son fils, comme c'est la procédure pour une mère célibataire à cette époque.
Etre fille-mère en 1879 est certes infamant, mais fréquent, surtout dans les grandes villes. L'exode rural, qui n'en est qu'à ses débuts, oblige de nombreuses jeunes filles de milieu modeste à quitter le cercle familial pour travailler, seules, dans un environnement anonyme, où elles sont certes plus libres, mais exposées à davantage de dangers.
Les recensements effectués en 1876 et 1881 ne m'ont pas permis de retrouver la trace de Marie-Françoise à Rennes, auquel cas j'aurais pu savoir si elle vivait en concubinage, ou dans quelle entreprise elle était employée.
Bref, Marie-Françoise connaît le sort de bien des jeunes femmes de son âge. Ses parents, bien que probablement mécontents, la reprennent avec eux, ainsi que l'enfant, dans l'exploitation agricole familiale à Liffré.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la très grande majorité des filles-mères trouve un mari par la suite, lequel peut même aller jusqu'à reconnaître l'enfant pour le sien.
En l'occurrence, Marie-Françoise se marie le 11 janvier 1883, à Liffré, avec François BAILLEUL .
François a vingt-sept ans ; à noter qu'il a été réformé, car il n'a plus de vision à l'oeil droit.
Jean est alors âgé de trois ans et demi.
Le couple de nouveaux mariés s'installe à Rennes, au 36 rue Saint Georges. Jean reste à Liffré, avec ses grands-parents maternels. Bientôt, une petite soeur, Marie-Alexandrine, née en 1885, est également confiée aux grands-parents.
François exerce le métier de cantonnier, et Marie-Françoise est rempailleuse de chaises.
Deux autres jeunes soeurs vont agrandir le foyer :
- Anna en 1887, qui sera modiste, et sur laquelle vous en apprendrez plus en lisant l'article « Tonton Francis »,
- Françoise en 1895.
La famille est alors domiciliée rue du Lycée, dans le quartier de Toussaints, quartier qu'elle et les quatre générations suivantes ne quitteront plus ... jusqu'en 2001 !
Rue du Lycée à Rennes
C'est en 1894, alors que Jean est âgé de quinze ans, que François BAILLEUL le reconnaît. Jean BAZIN s'appellera désormais Jean BAILLEUL. Pourquoi cette reconnaissance tardive ? Manque d'informations ? Demande de l'adolescent ?
Tout en apprenant le métier de tapissier, Jean prend des cours de chant. A l'époque, ce n'est guère courant, pour un enfant de milieu modeste, de pratiquer une activité artistique. On peut donc supposer que quelqu'un, peut-être un enseignant ou le curé de Toussaints, a remarqué que Jean avait un joli filet de voix.
En effet, le garçon est doué ; pour preuve, ces coupures de presse et programmes qu'il a lui-même conservés et collés sur du papier à carreaux, et qui sont parvenus jusqu'à moi.




Sa voix de ténor lui permet de chanter du Rossini, du Gounod, du Weber ; il ne dédaigne pas cependant les chansons populaires.
Sous la férule d'un certain Alexandre LOVIE, Jean améliore sa technique et remporte de vifs succès. Qu'on en juge par cet extrait de l'Ouest-Eclair, futur Ouest-France, en janvier 1899 : "M.Bailleul, le jeune ténor, a pu nous tenir sous le charme de sa voix pure et savamment dirigée dans l'air du Sommeil de la Muette, et surtout dans la délicieuse Sérénade de Don Pasquale. Quoique jeune, on reconnaît en lui la nature d'un artiste et nous ne doutons pas de son avenir (...). Bien que ne faisant pas partie du Conservatoire, il serait à désirer que la municipalité vint en aide à ce jeune homme pour lui permettre de continuer ses études musicales".

Mais dans l'immédiat, le service militaire l'attend, Jean est enrôlé sous le matricule 493. Il effectuera son service de novembre 1900 à septembre 1903, à Rennes, Vitré et Saint-Lô.
Il mesure 1m59 et sa fiche matricule nous confirme ce que nous avons vu sur sa photo : Jean a les yeux bleus .
Jean est au dernier rang, au milieu.
Nous sommes à la Belle Epoque, la paix règne, et le service militaire peut s'assouplir pour un garçon qui allie des talents de chanteur et de musicien : même sous les drapeaux, Jean continue à se produire sur scène, essentiellement en Bretagne et dans la Manche.
Jean est le cinquième à partir de la gauche.
Jean ne se contente pas de chanter, il se produit également dans des saynètes historiques, pour preuve les photos ci-dessous.
Jean est le second en partant de la droite

Jean est au premier rang, à droite, avec le plumet blanc
Lorsque j'étais une toute petite fille, ces photos me plongeaient dans un abîme de perplexité : il me semblait bien que la photographie n'existait pas du temps de ces fiers cavaliers, et encore moins du temps de Jésus-Christ, et pourtant, elles semblaient si réelles ! Et mon arrière-grand-père avait vécu en ces temps reculés ? Je ne savais pas encore qu'il arrivait que les grandes personnes se déguisent, elles aussi, pour s'amuser …

C'est le 25 avril 1904 qu'il épouse une couturière, Jeanne Marie Joséphine SICOT , dite « Marie »
Fait notable, Jean est de cinq ans plus jeune que son épouse, qui en a trente.


Comment se sont-ils rencontrés ? Mystère … Néanmoins, Marie a elle aussi toujours vécu dans le quartier de Toussaints, et elle coud entre autres des coussins d'ameublement, pour compléter les sièges garnis par … les tapissiers ! Il est donc très probable qu'ils se connaissaient depuis un moment.
Les jeunes époux s'installent au 26 de la rue de Nemours, avec la famille de Marie, et un petit René Jean Marie, mon grand-père, voit le jour le 6 janvier 1907.


Jean travaille alors au 17 rue Hoche, un peu plus haut dans le centre-ville de Rennes, chez le tapissier Louis PELLE.
Jean est le second en partant de la gauche

Au dos de la photo, voici le seul échantillon que je possède de l'écriture de mon arrière-grand-père :


La vie s'écoule ainsi, aussi heureuse que possible, Marie est même enceinte lorsque la guerre éclate.
Jean est mobilisé, mais est évacué dès le 20 septembre 1914, en raison d'une maladie d'estomac et de la perte de nombreuses dents supérieures, que son dentier de bois ne suffit pas à remplacer …

Marie accouche le 11 novembre 1914 d'un petit Jean Joseph Marie, que voici :


En raison de son état de santé, Jean n'ira pas au front et sera affecté aux services auxiliaires, au 75è Régiment d'Infanterie Territoriale ; la mémoire familiale se souviendra « qu'il gardait les moulins ».

Jean est tout à droite, tenant fièrement son fusil.

Jean traversera la guerre sans trop de dommages, continuant à se produire sur scène en parallèle, mais, dans sa vie personnelle, de tristes événements vont se succéder.
Le 28 février 1917, sa mère Marie-Françoise BAZIN décède à l'âge de 60 ans.
François BAILLEUL décédera quant à lui le 11 août 1919. Bien qu'âgé de 64 ans et borgne, il continue à travailler sur les chantiers et succombe à une attaque provoquée par la chaleur.


Quant à Jean, s'il a survécu au conflit, il est désormais affaibli par la tuberculose.
Mon grand-père me racontera que son père utilisait un crachoir portatif en métal, comme il était courant à l'époque.
Jean n'abandonne pas ses activités artistiques pour autant, l'Ouest-Eclair s'en fait l'écho le 31 mai 1920 : "Le banquet du 75è R.I.T. (...) Après quelques minutes de recueillement, la gaieté française reprenait cependant le dessus ; quelques poilus chantèrent même des chansons du front. Nous aurons une mention toute spéciale pour M.Bailleul, le ténor si justement apprécié."
Enfin, il pose pour la postérité devant un de ses amis, le peintre Camille GODET. Jean BAILLEUL trône désormais dans une salle de l'Hôtel de Ville de Rennes, faisant partie de la fresque célébrant les différents corps d'armée de la Grande Guerre.
Le peintre Camille GODET (autoportrait)
Il y a plus de trente ans que mon grand-père m'emmena dans cette salle de l'Hôtel de Ville, pour me montrer le portait de son père. Hélas ! sur cette imposante fresque, et par le seul biais d'internet, je ne peux le retrouver ...

Dans ce coin de la salle ou dans un autre ?
Duquel de ces hommes s'agit-il ?

Miné par la tuberculose, Jean BAILLEUL s'est éteint le 2 mai 1922 à son domicile du 18 rue du Pré-Botté, âgé seulement de 43 ans.
Il ne verra pas l'inauguration du Panthéon Rennais, le 2 juillet 1922. Camille GODET, se doutant de la fin prochaine de Jean, a-t-il voulu, en le choisissant pour modèle, laisser une trace éternelle de son ami ?

Jean laisse derrière lui une veuve, qui ne se remariera pas, et deux enfants de quinze et sept ans. 

René BAILLEUL, Marie SICOT et Jean BAILLEUL vers 1923

Ses deux fils développeront eux aussi un talent musical, j'en parlerai plus tard dans un article consacré à la jeunesse de mon grand-père, René BAILLEUL.






mercredi 9 mai 2018

Jean Marie Joseph LERAY, de la Bretagne à la Gironde

Comme beaucoup de généalogistes, mes racines sont profondément enfouies dans une seule et même région : la Bretagne. Mes ancêtres, directs ou collatéraux, sont tous d'Ille et Vilaine ou du Morbihan. Alors, quand, parfois, je tombe sur l'un d'entre eux qui a franchi les frontières de la région, je m'y attache, je fouille, et j'ai parfois la chance, comme c'est le cas ici, d'aller de découvertes en découvertes ...

Jean Marie Joseph LERAY en 1933
Jean Marie Joseph LERAY est né le 12 septembre 1849 à Noyal sur Seiche en Ille et Vilaine.
Sa mère, Jeanne Julie PICHARD, a déjà cinq enfants de son premier mari, Pierre DEZENAIRE, décédé en 1847. Leur dernier enfant, Jeanne Marie DEZENAIRE, mon arrière-arrière-grand-mère, n'est âgée que d'un an au décès de son père.
L'exploitation agricole familiale est importante, et Jeanne Julie ne peut rester seule, ce qui explique son remariage rapide avec Joseph Augustin LERAY le 24 mai 1848.
J'ai peu de détails sur l'enfance du petit Jean Marie Joseph, si ce n'est qu'il noue de solides relations avec sa demi-sœur Jeanne Marie, relations qui perdureront jusqu'à leur mort, presque neuf décennies plus tard.
Son père décède alors que Jean n'a que seize ans, le 12 juin 1866.
Jean est un garçon intelligent, pieux et travailleur, puisqu'à ses vingt ans, il est élève ecclésiastique à Rennes, au séminaire de la Place Hoche (actuellement la Bibliothèque Universitaire, où j'ai passé beaucoup de temps sous ces mêmes arcades, sans me douter que ..., bref, j'aurais dû faire de la généalogie plus tôt).

Séminaire de la Place Hoche à Rennes

Il est plutôt grand pour l'époque (1m73), les cheveux bruns, les yeux gris. 
Cependant, il lui faut interrompre ses études pour effectuer son service militaire sous le matricule 955.

Jean est affecté au 28è Régiment de Ligne le 25 août 1870.
L'Histoire vient alors infléchir le destin tout tracé de Jean, le 22 septembre 1870, il part combattre contre l'Allemagne. 
Le 2 février 1871, bien que la guerre soit officiellement terminée, Jean est fait prisonnier par les allemands vainqueurs, et emmené en captivité en Allemagne. Après deux autres guerres, très peu de sources subsistent sur cette guerre dite "la guerre oubliée". Il est donc improbable que je découvre où Jean a été détenu.
Le 20 mars 1871, il fait partie des premiers libérés. Il faut savoir que Bismarck, dont l'intérêt était de soutenir le gouvernement de Thiers, a hâté la libération des soldats prisonniers afin qu'ils puissent réprimer l'insurrection de la Commune de Paris.

A partir du 18 avril 1871, Jean, qui fait donc partie des "Versaillais", est lancé dans ces combats.
Les affrontements culminent au cours de la "semaine sanglante" : le 24 mai 1871, Jean reçoit une balle à la jambe lors des combats de La Chapelle.


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Barricade rue de la Chapelle

Puis le calme revient. Rétabli, Jean doit poursuivre son service.
Son avancement est rapide : soldat de 1è classe en mai 1872, caporal en juin 1872, sergent en septembre 1873 et sergent-fourrier en mars 1874. En octobre 1874, il est libéré du service militaire.
Les événements des dernières années ont-ils influé sur la décision de Jean de renoncer à entrer dans les ordres ? Vers quels moyens d'existence se tourne-t-il alors ? 

En 1876, il est dans la région de Rennes, puisqu'il y accomplit une période d'instruction au 41è Régiment d'Infanterie.
Il s'associe, par acte du 12 mars 1878, avec un certain Edmond-Marie TEMPLE, également originaire de Rennes. Ils sont commissionnaires en librairie d'abord 8 rue de Bretagne à Paris, puis 25 rue Guénégaud.  L'entreprise édite notamment des cartes de géographie. Une succursale est installée à Bordeaux (voilà, nous y arrivons ...).

Sa mère, Jeanne Julie, décède le 29 janvier 1879. Jean était venu à son chevet quelques jours avant, puisqu'il est présent pour déclarer le décès en mairie.
Le patrimoine familial est confortable, puisqu'après le partage entre les sept enfants, Jean hérite d'une terre située à Vern sur Seiche, estimée à dix mille francs.

Fin 1879, Edmond TEMPLE décide de tenter sa chance au Canada, c'est la fin de leur association et un rude coup pour Jean, nous le verrons plus tard.
C'est par contre une heureuse inspiration pour Edmond, puisqu'il sera successivement commerçant, professeur de dessin, responsable des écoles du soir à Montréal et directeur de l'Opéra Français de Québec. Il est l'auteur d'une méthode de dessin toujours utilisée de nos jours Outre-Atlantique.
C'est à cette époque, et, semble-t-il par l'intermédiaire de Charles BOUGOUIN, son autre associé libraire installé 121 cours d'Alsace Lorraine à Bordeaux, que Jean fait la connaissance de la jeune Izabeau PERRIN, âgée de dix-huit ans.
Izabeau (appelée en famille Héloïse, et parfois Elizabeth), née le 18 décembre 1861 à Tayac (Gironde) est déjà bien éprouvée par la vie : son père, Jean PERRIN, est décédé alors qu'elle n'a que dix ans, et sa mère, Catherine MOREAU, deux ans plus tard …
Héloïse est fille unique, ses grands-parents sont tous décédés ; elle est recueillie par la sœur de sa mère, Marguerite MOREAU et le mari de celle-ci, Jean (dit Gratien) REYREAUD.
Héloïse étant mineure, il est nécessaire qu'un conseil de famille se réunisse pour donner son accord ou non à son union avec Jean, alors âgé de trente ans.
La situation patrimoniale des futurs époux est en rapport, un peu plus de 35 000 francs chacun, soit environ 135 000 euros.

C'est ainsi que le contrat de mariage est rédigé par Maître SEVERAC, notaire à Lussac, le matin même du mariage qui a lieu le 9 avril 1880, à Tayac.

Contrat de mariage du 9 avril 1880 entre Jean LERAY et Héloïse PERRIN
Je remercie d'ailleurs vivement Annie, l'efficace et gentille bénévole, qui a bien voulu me photographier aux Archives de la Gironde le dossier LERAY-PERRIN (délibération du conseil de famille, contrat de mariage).
Jean et sa jeune épouse s'installent d'abord dans l'appartement de Jean, 25 rue Guénégaud, puis 103 rue de Vaugirard en novembre 1880 au plus tard, ces deux adresses dans le 6è arrondissement, et enfin 17 rue du Pont d'Ivry à Maisons Alfort en 1881.

Le 21 avril 1881, est prononcée la faillite de la société Edmond TEMPLE et Cie.
Pour protéger le patrimoine d'Héloïse, il faut procéder à la séparation de biens, ce qui est fait par jugement du 28 juillet 1881.
C'est à Maisons-Alfort qu'Héloïse donne naissance à leur première fille, Jeanne Julie Marguerite Marie Elisabeth LERAY, le 15 septembre 1881.
La famille LERAY retourne à Paris, Jean est alors employé comme comptable (mais j'ignore dans quelle entreprise), et leur seconde fille, Marthe Marie LERAY, naît le 25 février 1884, à leur domicile, 56 rue Daumesnil, dans le 12è arrondissement.

56 rue Daumesnil
Mais le destin frappe : Héloïse va terminer sa brève existence près des siens, à Petit Palais et Cornemps, en Gironde, et décède le 19 janvier 1889, à l'âge de vingt-sept ans, laissant derrière elle deux petites filles de 7 et 5 ans …


Pour Jean, il n'est pas envisageable de rester seul à Paris avec les deux petites, il choisit donc de s'établir définitivement en Gironde où ses filles pourront bénéficier des soins de leurs tantes, grandes-tantes et cousines.
Ses carrières de libraire et de comptable sont closes, il sera désormais viticulteur.
Jeanne et Marthe grandissent à Lapourcaud, sur la commune de Tayac.
 
Lapourcaud
Jeanne épouse le 17 septembre 1901, à Monbadon, Louis Armand BONNET. Le couple n'aura pas de descendance.
Quant à Marthe, elle épouse le 3 mai 1903, à Tayac, Pierre Léon BERTHON, un viticulteur de Puisseguin.


Deux des quatre témoins du mariage me sont bien connus, puisqu'il s'agit de mon arrière-arrière-grand-père Joseph SICOT, qui a épousé la grande soeur de Jean, Jeanne Marie DEZENAIRE, en 1872, et de leur fille, mon arrière-grand-mère, Jeanne Marie SICOT, qui a alors vingt-sept ans.

Jeanne (dite Marie) SICOT, à son mariage l'année suivant celui de sa cousine germaine.

On le voit, ni le temps, ni la distance, n'ont affaibli les liens entre Jean et sa soeur.
M'interrogeant sur la durée du voyage à cette époque entre Rennes et Bordeaux, j'ai découvert que le temps de transport est raisonnable : partant de Rennes à 17h42, il faut monter dans un train couchettes à Nantes à 22h05, et l'on arrive, frais et dispos, à Bordeaux à 6h36 !
Tel est sans doute le moyen qu'ont utilisé ces deux branches de la famille pour se voir régulièrement.

Ses deux filles mariées, Jean s'autorise à penser à lui : après tout, il n'a que 55 ans.
Comment fait-il la connaissance de sa seconde épouse, Louise Marie Augustine Bathilde de VILLIERS, voilà ce que je n'ai pas réussi à découvrir.

Bathilde, issue d'une vieille famille normande, est née le 26 novembre 1870 au Château des Planches, à Amblie (Calvados).

Château des Planches à Amblie (Calvados)
Avec sa mère et sa plus jeune soeur, elle est installée depuis plusieurs années à Abbeville (Somme), et c'est là, à l'âge de trente-six ans, qu'elle épouse Jean le 23 avril 1906.
Leur acte de mariage civil a disparu dans les destructions de la seconde guerre mondiale, mais l'archiviste du diocèse d'Amiens a bien voulu exhumer des registres leur acte de mariage religieux.
C'est ainsi que j'ai appris que le mariage avait eu lieu ... de nuit ! Si cette pratique était courante sous l'Ancien Régime, elle est tout à fait exceptionnelle au début du XXè siècle, qui plus est en milieu urbain.
Sans doute faut-il y voir un souci de discrétion, en raison de la différence d'âge et s'agissant d'un second mariage pour Jean.




Bathilde s'installe à Tayac, elle est bien acceptée par ses belles-filles, puisqu'elle est probablement la marraine de la troisième fille de Marthe, née en 1911, Alice Bathilde Emilie.

Le frère de Bathilde, René de VILLIERS, est séduit par le charme de la Gironde, et pas seulement, puisqu'il épouse en 1920 l'institutrice de Petit Palais et Cornemps ! Les deux témoins du mariage ne sont autres que Jean LERAY et son gendre, Pierre Léon BERTHON.

La vie s'écoule ainsi ; les trois petites-filles de Jean, qui l'appellent "Tanpère Pic-Pic", grandissent.

L'aînée, Aline BERTHON, se marie le 3 juin 1924, à Puisseguin, avec un médecin, futur résistant et député, Marceau DUPUY.

Jean LERAY est au premier rang, avec un chien à ses pieds, sa fille Marthe à sa droite.
Hélas, c'est ce même jour qu'Alice, âgée de treize ans, prend froid ; atteinte de tuberculose, on ne pourra pas la sauver, et elle décède le 9 mars 1925.

Le temps passe, les navettes entre Rennes et la Gironde se poursuivent : la photo ci-dessous date de 1931 environ.

Elle a été prise au Parc du Thabor, à Rennes, très probablement par mon grand-père, René BAILLEUL, fils de Marie SICOT.
De gauche à droite :
Lydie BERTHON, la seconde petite-fille de Jean, dont nous allons bientôt parler,
Jean BAILLEUL, mon grand-oncle, second fils de Marie SICOT,
Marie SICOT, mon arrière-grand-mère,
Jean LERAY, fringant malgré ses 82 ans,
Marthe LERAY, sa fille et la mère de Lydie,
Marcelle GACEL, ma grand-mère,
et ... là, mystère, est-ce Bathilde de VILLIERS ? Je n'ai aucune certitude à ce sujet, mais c'est l'hypothèse la plus probable. Si cette dame est bien Bathilde, elle est en tout cas absente sur la photo de mariage d'Aline.


Lydie se marie quant à elle le 29 avril 1933 avec un négociant en vins, installé à ... Rennes ! Hasard ou destin ? Lydie l'a-t-elle rencontré lors d'un de ses séjours à Rennes ? Ou est-ce lui qui est venu prospecter à Puisseguin ?
C'est ainsi que j'ai très bien connu "Cousine Lydie" qui habitait à quelques encâblures de chez nous.

Jean LERAY est à droite, au second rang. Bathilde (si c'est elle) est tout à droite.
Marthe est au premier rang, deuxième à partir de la droite.
Le 4 novembre 1933, la demi-soeur de Jean, mon arrière-arrière-grand-mère, Jeanne Marie DEZENAIRE décède à Rennes, à l'âge respectable de 87 ans.

JEANNE MARIE JOSEPHINE DEZENAIRE
Jeanne Marie a porté la coiffe du pays de Rennes jusqu'à la fin de sa vie. Elle est restée très présente dans la mémoire familiale, sous le sobriquet affectueux de "Mon Dieu donc !", son interjection favorite.

Jean décèdera 3 ans plus tard, à 88 ans, le 14 janvier 1938, à Petit Palais et Cornemps.
Il est inhumé dans le cimetière de Puisseguin, première tombe à gauche en entrant.

Bathilde est encore en vie. Son frère René est, lui, décédé en 1934. Une de ses soeurs, Alice (épouse VIRONCHAUX) évacuera la zone occupée au début de la guerre pour se réfugier chez sa soeur à Petit Palais et Cornemps ; elle y décèdera en 1943.
A ce jour,  je n'ai pas réussi à trouver le décès de Bathilde : nulle trace d'elle dans les registres de Petit Palais et Cornemps, ni de Tayac, ni de Puisseguin ...
Mention spéciale au passage pour les secrétaires de mairie de ces trois communes qui ont toujours répondu à mes demandes avec rapidité et efficacité, l'une d'elles me dénichant même un renseignement dont elle pensait qu'il pouvait m'intéresser, et il fût précieux !

Bathilde reste donc en grande partie une énigme ; je poursuis ma recherche de descendants de ses frère et soeurs, au cas où une photographie, un souvenir, pourraient infirmer ou confirmer mes hypothèses.

Ces allers-retours entre Bretagne et Gironde sont-ils finis ? Non, puisque la fille de Lydie, Françoise, a épousé à son tour un girondin et s'est installée là-bas ! Un très grand merci à elle et à ma cousine Anne-Laure, qui se sont prises au jeu et m'ont communiqué des photographies et des éléments décisifs.

Vous le voyez, l'histoire continue ...