samedi 8 septembre 2018

Jean BAILLEUL ou la "Belle Epoque"


Mon arrière-grand-père Jean Marie est né le 13 avril 1879 à Rennes, chez une sage-femme, au 48 de la rue Vasselot.
Rue Vasselot

Sa mère, Marie-Françoise BAZIN, est âgée de vingt et un ans et est célibataire. Elle est originaire de Betton et est habituellement domiciliée à Liffré, chez ses parents.
Marie-Françoise s'est-elle enfuie à Rennes pour y cacher sa grossesse, ou est-elle venue auparavant chercher du travail à la ville ?
Qui est le père de Jean ? Nous ne le saurons certainement jamais.
Les témoins de la naissance, qui peuvent parfois apporter des indices précieux (cf l'histoire de mon grand-père André CATHO que je vous raconterai bientôt), sont ici sans mystère. Il s'agit tout simplement du mari de la sage-femme, qui est menuisier, et d'un collègue de celui-ci.
Trois semaines après l'accouchement, le 3 mai 1879, Marie-Françoise reconnaît son fils, comme c'est la procédure pour une mère célibataire à cette époque.
Etre fille-mère en 1879 est certes infamant, mais fréquent, surtout dans les grandes villes. L'exode rural, qui n'en est qu'à ses débuts, oblige de nombreuses jeunes filles de milieu modeste à quitter le cercle familial pour travailler, seules, dans un environnement anonyme, où elles sont certes plus libres, mais exposées à davantage de dangers.
Les recensements effectués en 1876 et 1881 ne m'ont pas permis de retrouver la trace de Marie-Françoise à Rennes, auquel cas j'aurais pu savoir si elle vivait en concubinage, ou dans quelle entreprise elle était employée.
Bref, Marie-Françoise connaît le sort de bien des jeunes femmes de son âge. Ses parents, bien que probablement mécontents, la reprennent avec eux, ainsi que l'enfant, dans l'exploitation agricole familiale à Liffré.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la très grande majorité des filles-mères trouve un mari par la suite, lequel peut même aller jusqu'à reconnaître l'enfant pour le sien.
En l'occurrence, Marie-Françoise se marie le 11 janvier 1883, à Liffré, avec François BAILLEUL .
François a vingt-sept ans ; à noter qu'il a été réformé, car il n'a plus de vision à l'oeil droit.
Jean est alors âgé de trois ans et demi.
Le couple de nouveaux mariés s'installe à Rennes, au 36 rue Saint Georges. Jean reste à Liffré, avec ses grands-parents maternels. Bientôt, une petite soeur, Marie-Alexandrine, née en 1885, est également confiée aux grands-parents.
François exerce le métier de cantonnier, et Marie-Françoise est rempailleuse de chaises.
Deux autres jeunes soeurs vont agrandir le foyer :
- Anna en 1887, qui sera modiste, et sur laquelle vous en apprendrez plus en lisant l'article « Tonton Francis »,
- Françoise en 1895.
La famille est alors domiciliée rue du Lycée, dans le quartier de Toussaints, quartier qu'elle et les quatre générations suivantes ne quitteront plus ... jusqu'en 2001 !
Rue du Lycée à Rennes
C'est en 1894, alors que Jean est âgé de quinze ans, que François BAILLEUL le reconnaît. Jean BAZIN s'appellera désormais Jean BAILLEUL. Pourquoi cette reconnaissance tardive ? Manque d'informations ? Demande de l'adolescent ?
Tout en apprenant le métier de tapissier, Jean prend des cours de chant. A l'époque, ce n'est guère courant, pour un enfant de milieu modeste, de pratiquer une activité artistique. On peut donc supposer que quelqu'un, peut-être un enseignant ou le curé de Toussaints, a remarqué que Jean avait un joli filet de voix.
En effet, le garçon est doué ; pour preuve, ces coupures de presse et programmes qu'il a lui-même conservés et collés sur du papier à carreaux, et qui sont parvenus jusqu'à moi.




Sa voix de ténor lui permet de chanter du Rossini, du Gounod, du Weber ; il ne dédaigne pas cependant les chansons populaires.
Sous la férule d'un certain Alexandre LOVIE, Jean améliore sa technique et remporte de vifs succès. Qu'on en juge par cet extrait de l'Ouest-Eclair, futur Ouest-France, en janvier 1899 : "M.Bailleul, le jeune ténor, a pu nous tenir sous le charme de sa voix pure et savamment dirigée dans l'air du Sommeil de la Muette, et surtout dans la délicieuse Sérénade de Don Pasquale. Quoique jeune, on reconnaît en lui la nature d'un artiste et nous ne doutons pas de son avenir (...). Bien que ne faisant pas partie du Conservatoire, il serait à désirer que la municipalité vint en aide à ce jeune homme pour lui permettre de continuer ses études musicales".

Mais dans l'immédiat, le service militaire l'attend, Jean est enrôlé sous le matricule 493. Il effectuera son service de novembre 1900 à septembre 1903, à Rennes, Vitré et Saint-Lô.
Il mesure 1m59 et sa fiche matricule nous confirme ce que nous avons vu sur sa photo : Jean a les yeux bleus .
Jean est au dernier rang, au milieu.
Nous sommes à la Belle Epoque, la paix règne, et le service militaire peut s'assouplir pour un garçon qui allie des talents de chanteur et de musicien : même sous les drapeaux, Jean continue à se produire sur scène, essentiellement en Bretagne et dans la Manche.
Jean est le cinquième à partir de la gauche.
Jean ne se contente pas de chanter, il se produit également dans des saynètes historiques, pour preuve les photos ci-dessous.
Jean est le second en partant de la droite

Jean est au premier rang, à droite, avec le plumet blanc
Lorsque j'étais une toute petite fille, ces photos me plongeaient dans un abîme de perplexité : il me semblait bien que la photographie n'existait pas du temps de ces fiers cavaliers, et encore moins du temps de Jésus-Christ, et pourtant, elles semblaient si réelles ! Et mon arrière-grand-père avait vécu en ces temps reculés ? Je ne savais pas encore qu'il arrivait que les grandes personnes se déguisent, elles aussi, pour s'amuser …

C'est le 25 avril 1904 qu'il épouse une couturière, Jeanne Marie Joséphine SICOT , dite « Marie »
Fait notable, Jean est de cinq ans plus jeune que son épouse, qui en a trente.


Comment se sont-ils rencontrés ? Mystère … Néanmoins, Marie a elle aussi toujours vécu dans le quartier de Toussaints, et elle coud entre autres des coussins d'ameublement, pour compléter les sièges garnis par … les tapissiers ! Il est donc très probable qu'ils se connaissaient depuis un moment.
Les jeunes époux s'installent au 26 de la rue de Nemours, avec la famille de Marie, et un petit René Jean Marie, mon grand-père, voit le jour le 6 janvier 1907.


Jean travaille alors au 17 rue Hoche, un peu plus haut dans le centre-ville de Rennes, chez le tapissier Louis PELLE.
Jean est le second en partant de la gauche

Au dos de la photo, voici le seul échantillon que je possède de l'écriture de mon arrière-grand-père :


La vie s'écoule ainsi, aussi heureuse que possible, Marie est même enceinte lorsque la guerre éclate.
Jean est mobilisé, mais est évacué dès le 20 septembre 1914, en raison d'une maladie d'estomac et de la perte de nombreuses dents supérieures, que son dentier de bois ne suffit pas à remplacer …

Marie accouche le 11 novembre 1914 d'un petit Jean Joseph Marie, que voici :


En raison de son état de santé, Jean n'ira pas au front et sera affecté aux services auxiliaires, au 75è Régiment d'Infanterie Territoriale ; la mémoire familiale se souviendra « qu'il gardait les moulins ».

Jean est tout à droite, tenant fièrement son fusil.

Jean traversera la guerre sans trop de dommages, continuant à se produire sur scène en parallèle, mais, dans sa vie personnelle, de tristes événements vont se succéder.
Le 28 février 1917, sa mère Marie-Françoise BAZIN décède à l'âge de 60 ans.
François BAILLEUL décédera quant à lui le 11 août 1919. Bien qu'âgé de 64 ans et borgne, il continue à travailler sur les chantiers et succombe à une attaque provoquée par la chaleur.


Quant à Jean, s'il a survécu au conflit, il est désormais affaibli par la tuberculose.
Mon grand-père me racontera que son père utilisait un crachoir portatif en métal, comme il était courant à l'époque.
Jean n'abandonne pas ses activités artistiques pour autant, l'Ouest-Eclair s'en fait l'écho le 31 mai 1920 : "Le banquet du 75è R.I.T. (...) Après quelques minutes de recueillement, la gaieté française reprenait cependant le dessus ; quelques poilus chantèrent même des chansons du front. Nous aurons une mention toute spéciale pour M.Bailleul, le ténor si justement apprécié."
Enfin, il pose pour la postérité devant un de ses amis, le peintre Camille GODET. Jean BAILLEUL trône désormais dans une salle de l'Hôtel de Ville de Rennes, faisant partie de la fresque célébrant les différents corps d'armée de la Grande Guerre.
Le peintre Camille GODET (autoportrait)
Il y a plus de trente ans que mon grand-père m'emmena dans cette salle de l'Hôtel de Ville, pour me montrer le portait de son père. Hélas ! sur cette imposante fresque, et par le seul biais d'internet, je ne peux le retrouver ...

Dans ce coin de la salle ou dans un autre ?
Duquel de ces hommes s'agit-il ?

Miné par la tuberculose, Jean BAILLEUL s'est éteint le 2 mai 1922 à son domicile du 18 rue du Pré-Botté, âgé seulement de 43 ans.
Il ne verra pas l'inauguration du Panthéon Rennais, le 2 juillet 1922. Camille GODET, se doutant de la fin prochaine de Jean, a-t-il voulu, en le choisissant pour modèle, laisser une trace éternelle de son ami ?

Jean laisse derrière lui une veuve, qui ne se remariera pas, et deux enfants de quinze et sept ans. 

René BAILLEUL, Marie SICOT et Jean BAILLEUL vers 1923

Ses deux fils développeront eux aussi un talent musical, j'en parlerai plus tard dans un article consacré à la jeunesse de mon grand-père, René BAILLEUL.






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